Album 2007 Mp3
Au Maroc, la Berbère Najat Aatabou, grande star de la chanson
populaire châabi au royaume de Mohammed VI, tient une sorte de courrier du
cœur, s’inspirant " des lettres, très nombreuses, que je reçois
des femmes qui m’écoutent puis me racontent leurs problèmes. Et je les résous
en chantant.
"Et quels sont les douleurs des femmes marocaines ?" Comme
partout, des blessures d’amour. Des maris infidèles, des foyers parallèles,
des mensonges. " Comment cette infatigable joueuse de mots, alignant
des strophes (en arabe, parfois en tamazight, l’une des trois langues berbères
du Maroc) comme une rappeuse du Bronx, traduit-elle ces blessures ordinaires
? " Eh bien, par exemple, j’ai une chanson, Souerret (Ces clés sont
à qui ?). La femme prend le trousseau du mari, et passe en revue les clés
les unes après les autres, la porte d’entrée, le garage, le bureau, et
l’une ne correspond à rien... "
Femmes trompées, jalouses, jamais soumises, telles sont celles qui peuplent
l’univers des chansons écrites par Najat Aatabou,
qui fustige "
l’homme qui ment toujours ", inventant travail et réunion, ou celui
qui abandonne son épouse enceinte en prétextant que l’enfant n’est pas
de lui. Au passage, elle s’en prend aux maîtresses, et cela fait un tube,
Choufi Ghirou (Cherches-en une autre). Du groupe-phare de l’opposition
marocaine, Nass-el-Ghiwan, elle dit simplement :
" Eux, ils font de la
chanson engagée. " Chapeau à large bord, maquillage impeccable,
manteau à motifs panthère, Najat Aatabou promène
des allures de star, légitimement.
Enceinte, la " lionne de l’Atlas " a momentanément abandonné
ses tailleurs-pantalons de cuir noir, au profit d’une robe de velours cernée
de perles. A quelques jours d’un retour à l’Olympia, où elle avait
fait ses débuts français en 1984, Najat Aatabou
revient sur un parcours
qui l’a menée de sa ville natale de Khemisset, dans le Moyen Atlas, au
triomphe. En 1981, Najat Aatabou chante dans un mariage une chanson inspirée
d’une histoire vraie : une de ses amies part en voyage, et à son retour
son fiancé est mort. " J’en ai marre, j’en ai marre ",
psalmodie la jeune femme.
Dans l’assemblée, un joyeux bootlegger enregistre secrètement la voix
vibrante de Najat Aatabou. Quelques semaines plus tard, alerté par la radio
et les cassettes pirates, le petit peuple marocain fredonne la chanson de
cette inconnue dont on ignore le visage, le nom, l’identité. Najat entend
sa voix par hasard en faisant ses courses. Sa famille aussi. " Je n’étais
pas contente, dit-elle aujourd’hui. Je voulais faire des études, devenir
avocate, mais... mektoub. Je suis tombée malade, clouée au lit. J’étais
terrorisée par la réaction de mes frères. Chanter, pour une femme, était
synonyme de mauvaise vie. " Najat se réfugie à Casablanca, et signe
un contrat avec les éditions musicales Hassania. Bannie pendant plus de
trois ans par sa famille, elle en fait une chanson, Ma mère qu’est-ce que
j’ai fait ? Excuse-moi, c’est le destin qui nous a séparées, qu’elle
vient de reprendre en duo avec Neneh Cherry. Najat Aatabou n’est pas à
proprement parler une chikha, chanteuse traditionnelle à la parole libre,
à l’instar des chikhates du Moyen Atlas. Celles-ci incarnent une
tradition paysanne où le rythme est donné par le bendir et la mélodie
appuyée par le luth lotar, tandis que Najat Aatabou en provoque le dévoiement
urbain, synthétiseur et électrification en conséquence.
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